lundi 15 juin 2009

Yi Ling Yi 2


Vous avez l'image 
http://www.gio.gov.tw/info/nation/fr/fcr97/2009/05/310.html

Vous avez le son
http://www.radiocampusparis.org/?p=6607

Faites votre cinéma...

dimanche 14 juin 2009

Nouvelles aventures de Paf Gadjo 4



Décidément, la critique est assassine. On se croirait à une émission du masque et la plume. Ni Charlie ni Rodrigue n'ont épargné Paphoto. Il est donc temps de tirer la révérence. 

Il est vrai que Paf est un patronyme ingrat. Il l'avoue lui-même — il faut le reconnaître — Paphoto, c'est bien laid et ce sobriquet n'a d'intérêt que par le sens qu'il revêt. Mais que signifie-t-il au juste ? On pourrait croire que "Pas Photo" n'est qu'une réaction épidermique d'un internaute irrité par la consommation outrancière d'images photographiques (ou cinématographiques c'est pareil) qui nourrit notre quotidien et nos représentations du monde ou encore simplement une résistance à l'usage abusif et rétrograde de la photo souvenir qui exacerbe le contraste haute technologie/stupidité des clichés de famille. Il n'en est rien. 

Plusieurs études philologiques tendent à montrer que ce nom cacherait d'autres significations hautement plus probables. Paphoto transposé phonétiquement en chinois (mais sans les tons) se dirait Pa Fu Tu : soit plusieurs interprétations possibles pour une même chaîne sonore  : en voici une petite dizaine parmi les 50significations potentielles :

Pa Fu Tu 徒, Paf, disciple du lotus.

Pa Fu Tu 图, Paf, maître de dessin. 

Pa Fu Tu  , Paf, maître-disciple.

Pa Fu Tu  Paf, maître nu (ou maître chauve).

Pa Fu Tu  Paf, lapin prisonnier.

Pa Fu Tu Paf, talisman massacreur.

Pa Fu Tu Paf, disciple du navet.

Pa Fu Tu 涂, croquis de canard (sauvage) épouvanté.

Pa Fu Tu , mari nu alpiniste

Pa Fu Tu  carpe argenté dessinée sur un mouchoir 

Oui, c'est sûr. Petit faible pour les trois premiers. Certains patronymes sont difficiles à porter, mais on n'a vu pire. On ne citera pas de nom.

J'en connais déjà qui frémissent et n'attendent que lundi matin pour se précipiter rue de Lille et s'inscrire sur le champ aux cours de chinois de l'Inalco. Au moins le blog Paphoto, aura-t-il eu la vertu de faire naître des vocations. 

Ainsi Paf Gadjo achève ici sa brève existence (deux fois 101 jours). 

Adieu Paphoto. 

Adieu.

samedi 13 juin 2009

Nouvelles aventures de Paf Gadjo 3



— Spécialiste de la romance !
— Fossoyeur du sens ! 
— Criticature de Pandore ! 
— Érudit de drugstore !
— Cartésianiste cynique !
— Crétin de la raison pathétique !
— French theory au placard !
— Vil critique de bar !
— Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître !
— Savez-vous bien quels sont vos ancêtres ! 
— Sainte-Beuve des abreuvoirs !
— À quatre pas d'ici je vous le fait savoir !
— Messieurs, je vous en prie... on n'est pas dans un film de cape et d'épée... je ne supporte pas la critique méchante...  qui plus est, le combat est inégal. Voilà, c'est malin, vous avez ameuté les chiens de faïence. Nonnnn ... Charlie !

vendredi 12 juin 2009

Li baï wu 4


"Moi, j'ai monté ma boite dans la téléphonie mobile. On est deux à proposer le même produit, l'autre est en Allemagne. Je cherche des investisseurs pour l'instant. Depuis deux ans et demi. Le principe, c'est d'intégrer les cartes à puce sans contact aux téléphones portables. Plus besoin de carte bleue. Les cartes sans contact ? Visa Mastercard a lancé la formule à Taiwan. C'est devenu le laboratoire mondiale de la carte à antenne. Plus besoin de taper de code. Tu passes. Mon plan c'est de combiner ce principe à la téléphonie mobile. Le marché va être porteur dans quelques mois. D'ici là on dépense 25000 euros par mois. Douze salariés. En septembre, d'après les indicateurs. Les opérateurs vont lancer la formule. Je suis comme le surfeur qui attend sa vague. C'est pour bientôt et là quand tout le marché de la télaphonie mobile va se mettre en marche, ça va prendre comme un feu de paille. On sera les premiers sur le marché. Retraite garantie dans deux ans. C'est l'économie de la Start up, on cherche de gros investisseurs à partir d'une idée forte et on attends que ça décolle. Dans notre village planétaire, une idée ça ne vaut rien. J'ai compris ça. Tant qu'on ne l'a pas réalisée. Tout le monde a des idées. Mais personne ne les réalise. Ce qu'il faut c'est de l'argent. Tout est là. Techniquement rien n'est impossible. Un exemple : j'ai eu l'idée d'adapter les principes des plaques à induction aux fers à repasser. T'as l'idée pas besoin de technique. Il y a des ingénieurs qui te diront si ton idée est possible ou pas. J'ai déposé le brevet et je l'ai vendu à une boite qui vend des fers à repasser. Mais dans le même temps, il y a trente mecs qui déposaient le même brevet. Dans dix ans, les fers à repasser à inductions sortiront et un mec dira, c'était mon idée. Mais les idées, c'est à personne. Les idées ça ne vaut rien si on n'en fait pas la preuve et qu'on ne l'a réalise pas. Mais bon, c'est très risqué". 

jeudi 11 juin 2009

Nouvelles aventures de Paf Gadjo 2


Quelque part au pied d'une muraille de République Démocratique de Chine.

— Et sinon t’en as pas marre de monologuer dans ton coin ?

— Si mais j’ai pas l’intention de discuter plus longtemps avec des chimères. Je vois rouge.

­— À ce propos, tu voudrais pas changer de couleur. D’une, le rouge c’est particulièrement agressif et affligeant pour le regard, de deux, personne a vu de melon rouge dans toute l’histoire de l’humanité.

— C’est essentiellement, ces deux couleurs, le rouge et le noir qu’on utilise en calligraphie. Elles sont remarquablement élégantes et complémentaires. Demandez à Sorel, à Mitterrand, à Jeanne Mas ou à la charmante Julie Puertas. Le rouge, c’est la couleur des écritures solennelles, des textes officiels et administratifs. Autrefois, l’encre rouge était réservée à la main de l’empereur. Pour les condamnations à mort essentiellement. Pour les examens du mandarinat, copies en noir, corrections en rouge. Pour les mariages aussi. Quant à l’association au communisme, elle concerne la couleur mais pas particulièrement l’encre.

— Quant au noir, il n'est pas exagéré d'affirmer que c'est une couleur un peu sordide… Je porte pour ma part un costume de dentelle, velours et brocart, une savante harmonie d’azur qui rappelle ma noble extraction et… le rendu laisse à désirer. 

— Grâce au noir, selon la théorie esthétique chinoise, toutes les subtilités de couleurs devraient pouvoir s’exprimer… Toutes les nuances de sentiment aussi. Le noir a un pouvoir de représentation infini.

— Le noir, tout exprimer ? Il faudrait t’entraîner, prendre des cours, mon vieux. Ton dernier dessin est à la limite de l’indignité. On ne dessine pas les gens comme ça ? Quel besoin de dessiner un mendiant amputé d’une main ? Et en plus d’utiliser un humour douteux… c’est un affront à la pudeur la plus élémentaire. 

—­ Je ne sais pas ce que je peux répondre à ça. Tu as peut-être raison. Mais ce n’est pas le rire que je recherche. Ni la compassion. J’obtiens une information, en l’occurrence une idée reçue, et je la confronte au réel. En espérant une falsification et un effet de sens ou de forme. Ce mendiant par ailleurs organisait lui-même sa propre mise en scène qui reposait sur l’exhibition de son membre manquant, spectacle censé provoquer la honte, la gêne, la pitié, la compassion… Et puis, le dessin n’est pas la photo. Il suppose une plus grande tolérance et une plus grande  ditance peut-être à l’égard du cru.

— Distance, mon cul ? Si c’est un attrappe-commentaire que tu cherchais, autant dire que c’est raté.

— Charlie avec la gouaille de Zazie, c’est trop. Je sais pas pourquoi je me suis mis un tel Charlot en tête, j’aurais du dessiner un Li von Clif.

— Lee van Cleef, on t’as déjà dit. T’es dur de la feuille, mon choux. T'as pas assez vu de Western Léonie quand t'étais petit ?

­— Si d'ailleurs il est temps d'arrêter les frais et les prises de tête, faut que je file et m'en retourne en terre léonine.

— Quelque chose me dit que ce n'est pas le bon chemin. 

mercredi 10 juin 2009

Crudité 3

Quel est ce garnement vautré qui, chaque jour, cherche à faire des crocs-en-jambe avec son moignon ? En se tapant le front en cadence sur le macadam pour attirer l’attention des piétons ? Pourquoi faut-il en arriver là pour inspirer de la compassion ? Si seulement ça marchait. Une rumeur dit que la mafia fait des amputations volontaires pour faire du profit. Hautement improbable vu l’indifférence généralisée qu’il suscite. En revanche, cela peut expliquer que la mendicité soit une pratique très peu répandue. Le faible taux de chômage aussi. 

mardi 9 juin 2009

Nouvelles aventures de Paf Gadjo 1


Quelque part, sur les bords de la Danshui, le matin, entre 1 heures et deux heures... 

— Charlie, mais qu'est-ce que tu fais là ? J'ai horreur qu'on me suive. Et puis enlève-moi ce melon, on dirait un Dupont !
— Absolument impossible, je perdrais une part de moi-même, la Warner déshériterait ma descendance sur six générations. Le nerf de la guerre, ce n'est plus mon souci mais ça ferait quand même beaucoup de malheureux en errance ! 
— Arrête ton numéro de clown dénervé. Tu n'es pas obligé d'adopter cette vilaine démarche de canard. Il n'y a pas de caméra ici. 
— Vraiment ? Tu as l'air bien sûr de toi...
— Je crois que je préfère te voir à l'écran. 
— Et moi en photo. J'ai d'ailleurs un appareil dans la poche de mon veston et ...
— Je dois prendre ça pour une menace ? Je crois que j'ai un problème avec les comiques. Ils ne me font pas rire. 
— Pardon, si je puis me permettre, je pourrais vous adresser auprès d'un médecin fort savant qui pourrait sur ce point vous être d'une utilité certaine ?
— C'est qui celui-là ?  Ma parole j'ai la critique dix-septièmiste franco-américaine aux trousses !*
— Je vous assure qu'il a déjà contenté nombre d'acariâtres, d'atrabilaires, de bilieux qu'on disait incurables et qu'il n'a pas son pareil pour purger les humeurs...
— Pas question, pas de Purgon !

* Il existerait en effet un volume de Sorbonne intitulé "Dialogue avec la critique dix-septièmiste américaine" dont la couverture représente, sur fond de Tour Eiffel et de Statue de la liberté, un Charlot, singeant sans vergogne un courtisan effarouché. 

lundi 8 juin 2009

Terrains vagues 2



Les terrains vagues sont en vogue. Une loi récente prévoit la suppression de 600 bâtiments vétustes à Taipeh. On pourrait se réjouir si ce n'était le patrimoine de la ville qui disparaissait en même temps. Les bulldozers s'alignent en bataillons serrés pour la guerre urbanistique et les chantiers prospèrent. 



dimanche 7 juin 2009

Baguettes tradition 4


Le peintre (Un piantang à la main) : — 47 ans que je suis artiste, 20 que je suis dans cette atelier. J'en peux plus de peintures et portraits. 

Sun Yat-sen : —Voilà ce que c'est que de vouer un culte aux idoles. Tu as perdu la vitalité et le désir de l'élan critique.

Obama : — Tu es toi-même assez mal placé pour lui adresser ce reproche. Cet homme ne fait qu'appliquer les principes qui sont employés à une échelle politique plus vaste.

Sun Yat-sen : — Je n'y suis pour rien. C'est cet imbécile de Chiang qui a fossilisé ma pensée en la transformant en religion nationale, qui a institutionnalisé le principe des trois démismes et sacralisé ma mémoire. Zenma-ban ?

Madonna : — Qu'est-ce que vous avez contre les idoles ? 

Xiang Kaï Chek : — L'unité nationale ne pouvait se faire qu'au prix de quelques désagréments. Si l'on doit me rendre responsable de quelque chose, rendez-moi responsable de l'essor de Taiwan.

Chen Shui-bian — Tu veux pas qu'on t'attribue la création de l'univers non plus. 

Xiang Kaï Chek : — Vil démon retourne dans tes geôles que tu n'aurais jamais dû quitter et cesse ta comédie bouffonne. Même pas capable de jeûner deux jours d'affiler sans s'effondrer sur un lit d'hôpital !

Ma Ying-jeou : — Allons, allons, cessez ces vaines querelles. Tout est rentré dans l'ordre. Nous travaillons pour la paix et l'unité qui ne saurait être lointaine. Remettez votre confiance entre mes mains. 

La Muse : — Le crépuscule des idoles, c'est pas pour demain.

samedi 6 juin 2009

Vieux Gamins 3



De beaux vieillards dans la fleur de l'âge refont leurs gammes dont la routine consiste en une projection quotidienne de leurs fantasmes politiques sur la société, le monde et l'univers tout entier.  Souvent les échecs comblent les pulsions de géostratégie élémentaire des pauvres, des étudiants, et des impotents. 
— Le rapprochement avec la Chine est inquiétant et inévitable. Dans deux ans le drapeau chinois flottera sur la maison présidentielle.
— Jamais les relations avec le continent n'ont été meilleures. C'est tout en notre faveur. Nous autres taïwanais sommes très forts pour le travail souterrain. Les chinois, quand ils auront goûté à la liberté, ils ne pourront plus s'en passer. 
— C'est vrai que pour mener des négociations commerciales, les Japonais, à côté de nous, sont des brutes épaisses.
— Le gouvernement chinois peut encore instaurer un pouvoir totalitaire et commettre des exactions. Nous n'existons plus aux yeux du monde. 
— Tout au contraire. La Chine sera bientôt taïwanaise. Il y a un million de taïwanais à Shanghai. La ville est puissante et nous appartient. 
— Les libertés vont être étouffées à nouveau. On va être condamné au silence comme le sont les chinois eux-mêmes qui risquent plusieurs années de prison simplement s'ils expriment ouvertement leur opinion sur le pouvoir qui les oppresse. Internet est sous contrôle. La presse n'existe pas. Il n'y a qu'un seul parti. Officiellement qu'une seul opinion.  
— Ne pas se fier aux apparences. Les idées n'ont pas de frontières. Il est vrai que si tu tapes sur ton clavier "4 juin" ou bien "dictature" tu peux être sûr que ton accès sera refusé, que ta connexion  sera interrompue  et que tu risques d'être inquiété. 
— Mais il ne faut sous-estimer personne. Les chinois consultent les émissions taïwanaises sur Dailymotion, Youtube, Facebook. Ils contournent les interdits et sont plus malins que les autorités qui ne peuvent pas tout contrôler. On ne tape plus Tu Caï 裁 qui signifie "dictature" mais on tape Tu Caï 毒菜 qui signifie "légume empoisonné". 
— Les chinois et les taïwanais ne s'insultent plus réciproquement en se donnant du Xiang feï "truand Chang Kaï chek" ni du  Mao feï "truand Mao". On s'amusent à organiser des mariages avec des marionnettes à leur effigies.
— En réalité nous sommes tous des fils de Qin Shi Huang.





vendredi 5 juin 2009

Li baï wu 3



Vendredi.  Jour de prière. Au 446. Chess & bières. 

jeudi 4 juin 2009

Terrains vagues 1


La barge était séduisante. Un peu difficile d'accès mais une fois franchi le parapet, idéal pour poser sa ligne, piquer un roupillon tout en se garantissant de la vermine. C'était la saison des prunes. Fin mai-début juin. Pourquoi prunes et pas azalées ou rhododendrons ? Parce que d'une, les pruniers donnent des prunes, de deux, parce que prune en chinois signifie aussi moisissures, or ça tombe bien, l'arrivée de la chaleur et de la pluie combinées favorise les bouillons de culture. C'est ainsi et on est particulièrement sensible au climat quand on est dans la rue. Aussi la fréquentation des berges était-elle idéale pour sa condition. On pouvait s'abriter sous un pont et pêcher du soir au matin de la saupe ou du gardon. Il convoitait depuis quelques jours une place de choix sur un chantier, à l'ombre d'une grue, pour s'isoler des rôdeurs et des chiens errants. Depuis qu'ils ont fait les pistes cyclables, les bords de la Danshui sont hautement fréquentés, même la nuit. Il n'avait pas toujours été vagabond. Dans les années 90, au temps de l'ancien ministre des affaires étrangères, Qian Fu — littéralement "maître Qian" - des esprits mal tournés l'appelaient "maître chien" ou encore "chien fou" par homophonie — les familles aborigènes, largement défavorisées, obtinrent des aides substantielles de l'État. Et sa famille qui vivait dans le petit village de pêcheurs de Takangkou en avait bénéficié. Ils avaient ainsi pu investir dans une nouvelle coque pour pêcher au large et commencer une activité rémunératrice. Une brouille avec son frère aîné l'obligea à prendre la route de la ville. Emploi dans un bar de nuit. Tentations trop fortes. Dettes. Il a préféré disparaître. Et voilà qu'il se retrouvait sur ce radeau saugrenu où séjournait une pelleteuse massive de cinquante tonnes. Qu'on lui explique ce miracle ! Pas normal. Surnaturel. Même s'il avait été à l'école du village, Archimède n'aurait pas pu le convaincre du contraire. Et quand, pendant la nuit, un roulis étrange lui apprit que la barge dérivait gentiment, il conclut qu'il y avait de la magie. Vers où les courants et les alizés pouvaient-ils bien l'entraîner ? Passer l'estuaire, c'était la pleine mer, le plus vaste des terrains vagues. Il aurait bien fait quelques calculs de dérivée mais il manquait de papier. Il n'avait jamais vu le continent et depuis que la Chine n'était plus considérée comme un pays étranger, il rêvait d'y mettre un jour les pieds. Seulement il n'était pas dupe, pas besoin de lire la carte du ciel pour savoir qu'il se dirigeait plutôt vers le sud. Il refaisait exactement la route théorique que ses ancêtres aborigènes, trois ou quatre milliers d'années plus tôt, avaient suivie et qui les avait amenés droits aux îles de Polynésie. Ainsi s'explique en partie le peuplement austronésien des archipels du pacifique. Plus que quelques semaines de route et il serait dans l'île de Pâques, à moins que, coquin de sort, il ne coule d'ici là.

mercredi 3 juin 2009

Baguettes tradition 3



Le chien se penche sur sa gamelle. Le barbare plante et déchire avec couteau et fourchette. L'être humain utilise la baguette et remet à sa place bestialité et barbarie. Las, l'humanité a un coût, dit-on, pour la planète : 45 milliards de baguettes jetables par an. C'est pourquoi une nouvelle espèce de baguettes fait son apparition dans la poche intérieure des vestons et des sacs à main Louis Vuitton. Mont-Blanc a sorti une gamme révolutionnaire de baguettes. Ou bien est-ce Purse&wallet ? 

mardi 2 juin 2009

Baguettes tradition 2


Un contrevenant à la loi de bienséance selon laquelle on doit approcher son bol à sa bouche et non l'inverse. L'art de la table en Chine est plein de recommandations sur la manière de se tenir à table et sur l'usage des baguettes. Le protocole a définit précisément le port des baguettes. Mais dans les faits chacun adopte le style qui lui convient. Le port des baguettes est incroyablement varié et souvent, à en croire la doxa, parfaitement irrévérencieux et grossier. Civilisation en phase régressive, simple nonchalance de table, ou bien encore non conformisme et jeu sur les codes... un peu comme ses tireurs d'élite des westerns qui utilisent leur colt de manière non canonique en signe de menace et de maîtrise extrême. Je ne citerai que cette scène d'anthologie à l'ouverture du Bon, la brute et le truand, dans laquelle Lee Von Cliff se saisit d'une grossière cuillère en bois à pleine main pour dévorer un plat de haricot rouge. Toute sa personnalité est dans cette manière de se tenir à table, de porter la cuillère à sa bouche et d'arborer son revolver à la ceinture avec un style inélégant mais rustre, brutal, efficace. Les baguettes, c'est pareil.  

lundi 1 juin 2009

Baguettes tradition 1


Un percussionniste passionné de cuisine asiatique réunit ses maigres économies, pour se rendre à Taipei, carrefour des cuisines orientales, et satisfaire ses plaisirs culinaires. À Shi-yang, au cours d'un dîner dans ce restaurant de renom, isolé dans la montagne Yangmingshan, où viennent se former, auprès des grands maîtres de la communauté, des cuisiniers de Corée, de Thaïlande ou du Japon, le percussionniste a été frappé par une intuition savoureuse et pénétrante. Alors qu'il manipulait des kuai-zi, les baguettes chinoises, il se mit, comme s'il s'agissait de mailloches, sans prendre garde, à improviser un rythme discret sur le service à thé. La faïence était de qualité et sonnait remarquablement bien à l'oreille. Après avoir fait tinter tous les ustensiles à sa portée, il se laissa complètement aller et improvisa un rythme, qui loin de briser la sérénité du lieu, se mêla parfaitement au raffinement ambiant. Quand il prit conscience de ce qu'il accomplissait, sa soupe au tofu, fleur de lotus et champignons noirs était presque froide. Trois serveurs intrigués l'entouraient et se mirent à applaudir cérémonieusement.  Le percussionniste voulut réitérer l'expérience. Il réitéra et se convainquit qu'il y avait une idée à exploiter, une phrase rythmique, une écriture cadencée, mais il ne se rendit pas tout de suite compte que le rythme qu'il avait balancé était directement déterminé par les baguettes qu'il utilisait et les objets qu'il faisait tinter. Quand il s'en aperçut, il mit au point, un petit numéro de prestidigitation au moyen d'un service à thé de porcelaine et bambou. Pour ce service, il sacrifia le peu d'argent qui lui restait pour le voyage. Il se présenta dans un nouveau restaurant et au cours du repas, sans annonce ni grande précaution, il se livra à sa prouesse périodique. C'était un numéro rare, savant et amusant à la fois. Épuré aussi : baguettes, bol de riz fumant - il tenait à cet effet fumigène - une théière et trois tasses. Il commençait son numéro en mangeant une partie de son bol et en versant du Oolong dans les tasses, il finissait en buvant le thé et en mangeant le reste de riz.  Il jouait comme le font les marimbistes avec deux paires de baguettes. Il fut ovationné. Le lendemain, il se proposa d'en tirer son parti et demanda quelques pièces en échange de sa prestation. Il remboursa le soir même intégralement tout ce qu'il avait investi. Comme il était perfectionniste et que l'exigence musicale s'alliait au spectaculaire, le succès vint rapidement. Il brûla les planches de bambous. Il n'eut besoin que de quelques semaines pour qu'on se l'arracha. Un soir, un journaliste dans l'assistance griffonna un petit papier. Il n'en fallut pas plus. Vous devinez la suite. Pourtant, plus on le célébrait, moins le percussionniste semblait heureux. Il avait le sentiment qu'il n'était qu'un vulgaire saltimbanque de la baguette. La seule communauté qu'il aurait voulu conquérir était celle des musiciens. Mais celle-ci semblait ignorer parfaitement son existence. Il avait l'impression de s'être fourvoyé, d'être passé à côté de l'art véritable. Il traînait ses remords, indifférent à l'intérêt qu'on lui portait jusqu'à ce qu'il fit une rencontre. Une belle rencontre avec une violoniste subjuguée par ce drôle. Elle lui montra qu'il était au-delà. Il chercha à adapter des pièces du répertoire classique de la percussion contemporaine : Edgar Varèse, Yashisa Taïra ou William Blake. C'était bancal. Il écrivit, un peu contraint, un pièce pour théière, baguettes et bol de riz. Il se rendit au Japon dans l'école Keiko Abe pour parfaire sa maîtrise des baguettes. Son numéro se jouerait désormais avec trois paires de baguettes. Pendant ce temps, à son insu, sa pièce était publiée et jouée en virtuose comme des fragments de Paganini. Il n'en sut jamais rien. Au cours d'une séance de dégustation de sushis, il manipula sans précaution une lame Kasumi et se sectionna le tendon fléchisseur de l'index. Le dégoût le saisit et sans attendre plus longtemps l'avis des médecins, il rendit baguettes, théière et bol de riz et remit sa destinée à une autre vie.