lundi 1 juin 2009

Baguettes tradition 1


Un percussionniste passionné de cuisine asiatique réunit ses maigres économies, pour se rendre à Taipei, carrefour des cuisines orientales, et satisfaire ses plaisirs culinaires. À Shi-yang, au cours d'un dîner dans ce restaurant de renom, isolé dans la montagne Yangmingshan, où viennent se former, auprès des grands maîtres de la communauté, des cuisiniers de Corée, de Thaïlande ou du Japon, le percussionniste a été frappé par une intuition savoureuse et pénétrante. Alors qu'il manipulait des kuai-zi, les baguettes chinoises, il se mit, comme s'il s'agissait de mailloches, sans prendre garde, à improviser un rythme discret sur le service à thé. La faïence était de qualité et sonnait remarquablement bien à l'oreille. Après avoir fait tinter tous les ustensiles à sa portée, il se laissa complètement aller et improvisa un rythme, qui loin de briser la sérénité du lieu, se mêla parfaitement au raffinement ambiant. Quand il prit conscience de ce qu'il accomplissait, sa soupe au tofu, fleur de lotus et champignons noirs était presque froide. Trois serveurs intrigués l'entouraient et se mirent à applaudir cérémonieusement.  Le percussionniste voulut réitérer l'expérience. Il réitéra et se convainquit qu'il y avait une idée à exploiter, une phrase rythmique, une écriture cadencée, mais il ne se rendit pas tout de suite compte que le rythme qu'il avait balancé était directement déterminé par les baguettes qu'il utilisait et les objets qu'il faisait tinter. Quand il s'en aperçut, il mit au point, un petit numéro de prestidigitation au moyen d'un service à thé de porcelaine et bambou. Pour ce service, il sacrifia le peu d'argent qui lui restait pour le voyage. Il se présenta dans un nouveau restaurant et au cours du repas, sans annonce ni grande précaution, il se livra à sa prouesse périodique. C'était un numéro rare, savant et amusant à la fois. Épuré aussi : baguettes, bol de riz fumant - il tenait à cet effet fumigène - une théière et trois tasses. Il commençait son numéro en mangeant une partie de son bol et en versant du Oolong dans les tasses, il finissait en buvant le thé et en mangeant le reste de riz.  Il jouait comme le font les marimbistes avec deux paires de baguettes. Il fut ovationné. Le lendemain, il se proposa d'en tirer son parti et demanda quelques pièces en échange de sa prestation. Il remboursa le soir même intégralement tout ce qu'il avait investi. Comme il était perfectionniste et que l'exigence musicale s'alliait au spectaculaire, le succès vint rapidement. Il brûla les planches de bambous. Il n'eut besoin que de quelques semaines pour qu'on se l'arracha. Un soir, un journaliste dans l'assistance griffonna un petit papier. Il n'en fallut pas plus. Vous devinez la suite. Pourtant, plus on le célébrait, moins le percussionniste semblait heureux. Il avait le sentiment qu'il n'était qu'un vulgaire saltimbanque de la baguette. La seule communauté qu'il aurait voulu conquérir était celle des musiciens. Mais celle-ci semblait ignorer parfaitement son existence. Il avait l'impression de s'être fourvoyé, d'être passé à côté de l'art véritable. Il traînait ses remords, indifférent à l'intérêt qu'on lui portait jusqu'à ce qu'il fit une rencontre. Une belle rencontre avec une violoniste subjuguée par ce drôle. Elle lui montra qu'il était au-delà. Il chercha à adapter des pièces du répertoire classique de la percussion contemporaine : Edgar Varèse, Yashisa Taïra ou William Blake. C'était bancal. Il écrivit, un peu contraint, un pièce pour théière, baguettes et bol de riz. Il se rendit au Japon dans l'école Keiko Abe pour parfaire sa maîtrise des baguettes. Son numéro se jouerait désormais avec trois paires de baguettes. Pendant ce temps, à son insu, sa pièce était publiée et jouée en virtuose comme des fragments de Paganini. Il n'en sut jamais rien. Au cours d'une séance de dégustation de sushis, il manipula sans précaution une lame Kasumi et se sectionna le tendon fléchisseur de l'index. Le dégoût le saisit et sans attendre plus longtemps l'avis des médecins, il rendit baguettes, théière et bol de riz et remit sa destinée à une autre vie. 


4 commentaires:

Ju. a dit…

Ce genre de récit devrait inciter Bast à aller faire un tour là-bas, non?

martine a dit…

de manière plus pragmatique
l'utilisation des baguettes pour la dégustation culinaire devrait sans aucun doute apporter à tous amateurs de découverte en sensation
le désir d'aller faire un tour là bas.
Encore plus que l'Indigo c'est une cuisine qui invite à la créativité avec ses mélanges de saveur et de texture

sylvia a dit…

c'est fou cette histoire et c'est vrai ? un peu terre à terre ma question . Mais je veux dire on te l'a raconté ou c'est tout ton imagination?

Ivan a dit…

réponse à la question terre à terre le 20 juin !