jeudi 4 juin 2009

Terrains vagues 1


La barge était séduisante. Un peu difficile d'accès mais une fois franchi le parapet, idéal pour poser sa ligne, piquer un roupillon tout en se garantissant de la vermine. C'était la saison des prunes. Fin mai-début juin. Pourquoi prunes et pas azalées ou rhododendrons ? Parce que d'une, les pruniers donnent des prunes, de deux, parce que prune en chinois signifie aussi moisissures, or ça tombe bien, l'arrivée de la chaleur et de la pluie combinées favorise les bouillons de culture. C'est ainsi et on est particulièrement sensible au climat quand on est dans la rue. Aussi la fréquentation des berges était-elle idéale pour sa condition. On pouvait s'abriter sous un pont et pêcher du soir au matin de la saupe ou du gardon. Il convoitait depuis quelques jours une place de choix sur un chantier, à l'ombre d'une grue, pour s'isoler des rôdeurs et des chiens errants. Depuis qu'ils ont fait les pistes cyclables, les bords de la Danshui sont hautement fréquentés, même la nuit. Il n'avait pas toujours été vagabond. Dans les années 90, au temps de l'ancien ministre des affaires étrangères, Qian Fu — littéralement "maître Qian" - des esprits mal tournés l'appelaient "maître chien" ou encore "chien fou" par homophonie — les familles aborigènes, largement défavorisées, obtinrent des aides substantielles de l'État. Et sa famille qui vivait dans le petit village de pêcheurs de Takangkou en avait bénéficié. Ils avaient ainsi pu investir dans une nouvelle coque pour pêcher au large et commencer une activité rémunératrice. Une brouille avec son frère aîné l'obligea à prendre la route de la ville. Emploi dans un bar de nuit. Tentations trop fortes. Dettes. Il a préféré disparaître. Et voilà qu'il se retrouvait sur ce radeau saugrenu où séjournait une pelleteuse massive de cinquante tonnes. Qu'on lui explique ce miracle ! Pas normal. Surnaturel. Même s'il avait été à l'école du village, Archimède n'aurait pas pu le convaincre du contraire. Et quand, pendant la nuit, un roulis étrange lui apprit que la barge dérivait gentiment, il conclut qu'il y avait de la magie. Vers où les courants et les alizés pouvaient-ils bien l'entraîner ? Passer l'estuaire, c'était la pleine mer, le plus vaste des terrains vagues. Il aurait bien fait quelques calculs de dérivée mais il manquait de papier. Il n'avait jamais vu le continent et depuis que la Chine n'était plus considérée comme un pays étranger, il rêvait d'y mettre un jour les pieds. Seulement il n'était pas dupe, pas besoin de lire la carte du ciel pour savoir qu'il se dirigeait plutôt vers le sud. Il refaisait exactement la route théorique que ses ancêtres aborigènes, trois ou quatre milliers d'années plus tôt, avaient suivie et qui les avait amenés droits aux îles de Polynésie. Ainsi s'explique en partie le peuplement austronésien des archipels du pacifique. Plus que quelques semaines de route et il serait dans l'île de Pâques, à moins que, coquin de sort, il ne coule d'ici là.

1 commentaire:

Ju. a dit…

J'irai bientôt faire du vélo par là-bas, voir s'il y a encore la trace de pelleteuses voyageuses...